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vendredi 6 décembre 2013

La Révolution permanente | Le Devoir


La Révolution permanente

6 décembre 2013 | Christian Rioux | Éducation
«Innovation », « nouveauté », « changement », « créativité »« originalité »,« invention », « transformation », « rénovation », « découverte », « mutation »,« évolution », « renouvellement », « modernité », « renouveau » et j’en passe. En quittant le grand amphithéâtre de l’Université de Rouen la semaine dernière, ces mots me tournaient dans la tête comme des mouches noires au-dessus de la chair fraîche. Toute la journée, ils avaient été scandés comme des sourates du Coran dans une madrasa.
 
On se serait cru dans un congrès de publicitaires chargés de convaincre des consommateurs blasés. Le clinquant moderniste ne semblait jamais assez étincelant. Ce colloque franco-québécois sur la pédagogie et le décrochage scolaire aurait d’ailleurs pu s’intituler « Révolution permanente ». La plupart des participants n’y auraient rien trouvé à redire, ne sachant probablement pas que ce titre prémonitoire était du révolutionnaire russe Léon Trotski.
 
Tous les conférenciers arboraient évidemment d’inutiles projections PowerPoint, gadget obligé de la modernité académique (et que personne n’avait véritablement le temps de lire). Ici, les mots « traditionnel », « classique » et « ancien » suffisaient à vous condamner sans autre procès. Comme si tout ce monde ne travaillait pas pour une institution dont le rôle essentiel était encore aux dernières nouvelles de transmettre des connaissances souvent millénaires comme lire, compter, écrire, s’exprimer, argumenter, raisonner, conjuguer, diviser et réfléchir.
 
Toutes choses que les élèves apprennent de plus en plus mal, nous révélaient cette semaine les tests Pisa divulgués par l’OCDE. Tous les trois ans, cet instrument de la mondialisation à tous crins est devenu le prétexte de grands mea-culpa aux quatre coins du monde. Les experts ont beau dire que ces enquêtes (qui ne sont pas sans intérêt) ne permettent pas de classer les systèmes d’éducation entre eux, les ministres en profitent pour promettre encore et toujours plus de nouvelles méthodes toutes plus innovantes destinées à ces cobayes que sont devenus les élèves.
 
On aura pourtant remarqué que la nouvelle coqueluche de l’éducation mondialisée n’est plus la gentille Finlande avec son école « cool » sans notes ni sélection. Ce sont aujourd’hui Singapour, la Corée du Sud et le Japon, où les jeunes étudient 50 heures par semaine, ont trois heures de devoirs tous les soirs, sont soumis à une sélection draconienne et où la « pédagogie de la découverte » reste inconnue. La presse québécoise va-t-elle se précipiter en Corée comme elle l’a fait en Finlande ?
 
♦♦♦
 
À moins qu’au lieu de copier la Finlande hier, la Corée demain et peut-être un jour l’Arabie saoudite, on songe à redonner de toute urgence l’école aux professeurs ? À Rouen, une participante me confiait que les enseignants des quartiers pauvres de Montréal redécouvraient, au grand dam des fonctionnaires du ministère qui ne voulaient rien entendre, les vertus des cours magistraux, rebaptisés « enseignements explicites ». Une urgence pour ces élèves dont les parents ne peuvent pas combler les lacunes de l’école.
 
Quelques jours plus tard, à Paris, j’écoutais le professeur Loys Bonod expliquer que certains élèves étaient « devenus étrangers à leur propre langue ». Cet enseignant du lycée Chaptal, à Paris, tient un blogue sous-titré « Ce qui est moderne peut (aussi) être idiot ». Il incrimine l’omniprésence de l’anglais dès le primaire, mais surtout une profession qui n’est plus attractive. « Plus personne ne veut devenir professeur, dit-il.
 
Un jour, on veut refonder l’école avec des pédagogies nouvelles, le lendemain par le numérique. Ça fait rire tout le monde ! Qui peut penser que des tablettes vont sauver le niveau de nos élèves ? On est en période de crise et on dépense pour du numérique. On veut appliquer des méthodes pédagogiques qui sont celles de l’innovation alors qu’on ferait mieux de suivre la tradition. On avait une école qui savait former les élèves à lire et à écrire. Voyez tout ce qu’on a cassé avec 25 ans de sciences de l’éducation ! » L’éducation n’est pas une science mais un artisanat, dit-il.
 
Selon Loys Bonod, la solution n’est pas si compliquée. Il faudrait être plus exigeant à l’égard des professeurs et les laisser travailler en paix en cessant le leur imposer des pédagogies et des méthodes qui tiennent souvent plus de l’idéologie. « Il faudrait faire confiance aux enseignants car les enseignants savent ce qu’il faut faire. Mais, on leur a tout retiré, même leur pédagogie. »
 
À Rouen, devant moi, deux jeunes enseignantes faisaient la conférence buissonnière. Discrètement, elles sortirent une pile de copies de leur serviette. Je me suis penché vers elles. Pendant que les conférenciers tenaient des discours futuristes, elles corrigeaient minutieusement des dictées au stylo rouge. De bonnes vieilles dictées écrites à la main d’une écriture fine en lettres attachées sur du papier ligné. À chacune, elles mettaient une note dans la marge et un petit commentaire personnel. Exactement comme firent mes professeurs avant elles. Et si c’était elles, les vraies modernes…